FoodTech : la vraie révolution de l'IA se jouera sur le terrain

Picadeli

Dans l'alimentaire, la véritable révolution de l'IA ne sera pas de remplacer les équipes, mais de leur permettre de prendre de meilleures décisions, au plus près du terrain.

Par David Bicheron, CEO de Picadeli France

Pendant longtemps, l’innovation dans l’alimentaire s’est concentrée sur le produit. Nouveaux ingrédients, protéines alternatives, recettes plus saines, nutrition personnalisée : la FoodTech a d’abord cherché à réinventer ce que nous mangeons.

Avec l’intelligence artificielle, une autre révolution s’ouvre. Mais elle ne sera peut-être pas celle que l’on imagine.

À force de parler d’automatisation, nous avons tendance à mesurer le potentiel de l’IA à ce qu’elle pourrait faire à la place de l’humain. Dans l’alimentaire, je suis convaincu que son apport le plus intéressant se situe ailleurs : donner aux équipes de terrain les moyens de prendre de meilleures décisions, plus rapidement et avec davantage de précision.

C’est un changement de perspective important. Car, dans nos métiers, la performance ne se décide pas uniquement dans les sièges sociaux ou dans les algorithmes. Elle repose chaque jour sur une multitude de décisions prises au plus près du consommateur.

Le dernier mètre est aussi stratégique que le premier

Produire mieux est essentiel. Prévoir ce qui sera réellement consommé l’est tout autant.

Cette équation devient particulièrement complexe lorsqu’on travaille avec des produits frais. Il faut proposer suffisamment de choix jusqu’à la fin de la journée, garantir la fraîcheur, éviter les ruptures mais également savoir quand ne plus réapprovisionner.

Derrière un simple rayon alimentaire se cachent ainsi des centaines de microdécisions : faut-il remettre du produit ? Dans quelle quantité ? La demande des prochaines heures justifie-t-elle un nouveau réassort ? À quel moment faut-il accepter qu’un contenant soit moins rempli pour éviter de jeter son contenu quelques heures plus tard ?

L’expérience des équipes permet déjà de répondre à ces questions. Mais elle a ses limites : aucun collaborateur ne peut simultanément analyser l’historique des ventes, l’heure de la journée, les niveaux de stocks, la météo, le calendrier et les habitudes de consommation.

La technologie, elle, le peut.

Et c’est précisément à cet endroit que l’intelligence artificielle prend tout son sens.

L’IA ne doit pas décider à la place du terrain

Le débat autour de l’intelligence artificielle est encore trop souvent résumé à une question : quels métiers ou quelles tâches pourra-t-elle remplacer ?

Dans l’alimentaire, cette lecture me paraît réductrice.

L’enjeu n’est pas nécessairement de retirer l’humain de l’équation, mais de lui fournir une capacité d’analyse qu’il ne pourrait avoir seul.

Un algorithme peut identifier une tendance, anticiper une demande ou détecter une anomalie. Mais il ne voit pas nécessairement le client qui arrive, ne juge pas la qualité d’un produit comme le ferait un professionnel et ne remplace ni l’expérience ni le bon sens acquis sur le terrain.

La bonne technologie n’est donc pas celle qui prend toutes les décisions. C’est celle qui permet à l’humain d’en prendre de meilleures.

Cette distinction sera, à mon sens, essentielle dans les prochaines années.

Passer de l’intuition à la décision augmentée

Nous le constatons concrètement chez Picadeli.

Sur nos bars à salades, la technologie Arcvision analyse le niveau de remplissage des différents ingrédients et alerte les équipes lorsqu’un réassort est nécessaire.

Elle ne remplit pas le bar à leur place. Elle leur fournit une information supplémentaire pour intervenir au bon moment.

Au Carrefour de Noisy-le-Grand, où cette technologie accompagne les équipes depuis l’ouverture du bar, les pertes n’ont représenté que 1,4 % des volumes sur la période observée cet été.

Ce chiffre est intéressant non pas parce qu’il démontre la performance d’une technologie en particulier, mais parce qu’il illustre un changement beaucoup plus large : le passage d’une décision principalement intuitive à une décision augmentée par la donnée.

Et ce principe peut dépasser très largement le seul cadre d’un bar à salades.

Dans un secteur où les marges sont contraintes et les produits parfois extrêmement périssables, quelques points de précision supplémentaires peuvent changer profondément l’équation économique.

La performance économique rejoint ici la performance environnementale

C’est probablement l’autre particularité de cette transformation.

Dans beaucoup de secteurs, technologie et RSE sont encore considérées comme deux sujets distincts. Dans l’alimentaire, elles peuvent devenir les deux faces d’une même équation.

Chaque produit jeté représente bien davantage que sa valeur marchande. Il a fallu le cultiver ou le fabriquer, le transformer, le conditionner, le transporter, le stocker et parfois le maintenir au froid avant qu’il ne soit finalement détruit.

Mieux prévoir ne permet donc pas seulement d’améliorer une marge. Cela permet d’éviter de mobiliser inutilement toute une chaîne de ressources.

À mesure que les technologies prédictives progresseront, performance opérationnelle et réduction de l’impact environnemental pourraient ainsi devenir de plus en plus difficiles à dissocier.

La prochaine FoodTech sera peut-être moins spectaculaire, mais plus utile

Nous avons beaucoup attendu de la FoodTech qu’elle invente de nouveaux produits.

Sa prochaine révolution pourrait être beaucoup moins visible pour le consommateur. Elle se jouera dans les coulisses : dans la capacité à croiser des millions de données, à mieux anticiper les comportements et surtout à transformer cette information en recommandations suffisamment simples pour être utilisées par ceux qui opèrent quotidiennement sur le terrain.

C’est peut-être là que se trouve l’un des usages les plus concrets de l’intelligence artificielle dans l’alimentaire.

Non pas remplacer celui qui connaît le métier, mais lui permettre de prendre la bonne décision au bon moment.

Car au bout du compte, l’un des plus grands défis de notre industrie reste étonnamment simple à formuler : proposer le bon produit, au bon endroit, dans la bonne quantité et au bon moment.

L’intelligence artificielle ne résoudra pas seule cette équation. Mais mise entre les mains de ceux qui connaissent le terrain, elle pourrait nous aider à nous en rapprocher considérablement.