Marc Theermann (Dynamic Creatures) "Avec Dynamic Creatures, je veux réunir le monde de la robotique avec celui du Muppet Show"

Ancien de Boston Dynamics et de Google, Marc Theermann vient de lancer Dynamic Creatures. La start-up prévoit de déployer ses robots dans les parcs à thème, l'hôtellerie et le divertissement. Le dirigeant détaille au JDN sa vision de ces nouvelles créatures.

JDN. D'où vient le projet Dynamic Creatures et pourquoi ce nom ?

Ancien Cchief strategy officer de Boston Dynamics et ex-dirigeant de Google, Marc Theermann est le fondateur de Dynamic Creatures. © Dynamic Creatures

Depuis très longtemps, je rêvais de créer une entreprise autour des robots compagnons. Lors de mon premier entretien chez Boston Dynamics, j’avais d’ailleurs expliqué que mon ambition, à terme, était de construire ce type de robots. C’est une idée que j’ai en tête depuis près de vingt ans.

C’est un hommage à deux univers. D’un côté, Boston Dynamics, où j’ai appris pratiquement tout ce que je sais sur la robotique. De l’autre, Jim Henson’s Creature Shop, le créateur entre autres du Muppet Show, avec son univers de personnages, de marionnettes et d’animatroniques.

Notre ambition est de réunir ces deux mondes : les technologies robotiques les plus avancées, capables de permettre à des machines de se déplacer de manière autonome dans le monde réel, et le storytelling, les personnages et l’animatronique. L’idée est de pouvoir véritablement donner vie à des personnages que vous aimez aujourd’hui sur un écran et de leur permettre d’exister dans le monde réel.

Dans quels environnements ces robots ont-ils vocation à être déployés ?

Nous voyons principalement deux grandes catégories d’applications. La première concerne le pur divertissement : les parcs à thème, les centres de loisirs familiaux, les croisières et d’autres environnements dans lesquels les visiteurs viennent précisément pour vivre une expérience.

La deuxième concerne davantage l’accueil et l’expérience client. Un robot pourrait, par exemple, jouer un rôle de concierge dans un hôtel ou interagir avec les visiteurs dans un centre commercial.

Dans ce deuxième cas, la valeur économique ne vient pas nécessairement de l’automatisation d’une tâche ou d’une réduction des coûts. Elle peut provenir d’un engagement beaucoup plus profond avec les clients. Nous voulons créer une connexion. Nous voulons que nos créatures soient capables de susciter de l’empathie.

Quels sont aujourd’hui les principaux défis technologiques pour parvenir à ce résultat ?

Nous concentrons notre recherche sur plusieurs problèmes. Le premier est la sécurité. Pour les robots qui évoluent directement au milieu des humains, la question n’est pas encore totalement résolue. Nous ne voulons pas que nos robots aient besoin d’être placés derrière une barrière ou entourés d’un important dispositif de sécurité. Ils doivent pouvoir évoluer directement au contact du public. Il faut donc penser à la sécurité dès la conception.

Le deuxième défi concerne la navigation dans des environnements non structurés. Beaucoup de robots sont aujourd’hui très performants lorsqu’ils évoluent dans des environnements relativement contrôlés. Pour le type de robots que nous voulons créer, il faut aller plus loin, vers une forme de navigation sémantique : le robot doit comprendre ce qui l’entoure et adapter son comportement à cette compréhension.

Enfin, il y a toute la question de l’interaction avec les humains, qui est probablement la plus importante. Cela passe par le langage, mais aussi par les mouvements, l’expression des émotions et la capacité à comprendre l’état social ou émotionnel de la personne qui se trouve face au robot. Il reste énormément de choses à apprendre dans ce domaine.

Développez-vous votre propre modèle d’intelligence artificielle ?

Nous nous appuyons sur les modèles de fondation existants et construisons nos propres technologies par-dessus. Nous allons notamment travailler sur des modèles vision-langage-action. Dans de nombreuses entreprises de robotique, le modèle reçoit des informations visuelles et linguistiques en entrée et génère une action en sortie.

Dans notre cas, il faut ajouter une autre dimension : cette action doit également correspondre au personnage. Le mouvement, la manière de réagir et la façon d’interagir doivent rester cohérents avec sa personnalité.

Vos robots pourront avoir des morphologies très différentes. Comment adapter un même système d’IA à des personnages qui ne bougent pas de la même manière ?

C’est précisément l’un des objectifs de notre plateforme. Nous voulons pouvoir créer des personnages très différents : certains pourront être petits, d’autres plus grands, avoir des bras plus longs ou des proportions complètement différentes. Le logiciel doit donc être suffisamment flexible pour s’adapter à ces différentes morphologies.

Notre approche consiste à partir de l’animation. Nous travaillons avec des animateurs qui définissent la manière dont chaque personnage doit bouger, comme ils le feraient pour un film. Nous utilisons ensuite ces animations avec nos outils d’apprentissage pour entraîner les politiques de contrôle du robot. L’objectif est que ses mouvements restent fidèles au personnage que nous voulons créer.

Cela permet de conserver une base technologique commune tout en développant des façons de bouger très différentes selon la morphologie, la personnalité et l’usage du robot.

Votre stratégie consiste d’abord à déployer les robots dans le monde réel avec des opérateurs humains ?

Oui. Nous allons commencer par de la téléopération. Cela nous permet d’une part de collecter des données et, d’autre part, de garantir la sécurité pendant les premières phases de déploiement. L’objectif est ensuite de passer progressivement d’une téléopération très directe, où une personne contrôle un robot, à une supervision à distance. Puis, à terme, passer d’un opérateur pour un robot à un modèle dans lequel une seule personne peut superviser plusieurs robots en même temps. Nous prévoyons nos premiers déploiements pilotes au premier ou au deuxième trimestre de l’année prochaine.

Quelle est votre relation avec Boston Dynamics et sur quels robots allez-vous vous appuyer ?

Il n’y a pas de lien capitalistique entre Dynamic Creatures et Boston Dynamics. Il s’agit d’un partenariat. Nous nous appuyons notamment sur des plateformes robotiques existantes de Boston Dynamics, que nous achetons puis adaptons et modifions pour nos propres applications. Notre priorité est surtout de développer la couche logicielle, l’intégration et l’interaction avec les utilisateurs. Nous pouvons également travailler avec d’autres systèmes et, en parallèle, nous développons des robots entièrement personnalisés pour certains projets.

Vous voulez également que ces robots puissent, à l’avenir, être touchés, voire pris dans les bras. Comment rendre des machines métalliques suffisamment sûres et agréables au contact ?

C’est précisément l’un des sujets sur lesquels nous travaillons. Nous explorons les matériaux souples et différentes techniques permettant de rendre les robots beaucoup plus accessibles physiquement et agréables au toucher. Nous avons notre propre équipe qui travaille sur ces questions, parce que nous pensons que ce sera une partie essentielle du produit.

Quand nous lancerons ces robots, nous voulons provoquer une réaction très différente de celle que suscitent beaucoup de robots aujourd’hui. Ils doivent donner envie de s’approcher d’eux et d’interagir avec eux.

Vous imaginez également des applications dans le cinéma ?

C’est une chose à laquelle nous réfléchissons et nous avons déjà eu des discussions avec des studios de cinéma. Je trouve notamment intéressante l’idée de revenir, dans une certaine mesure, à une approche proche des premiers films Star Wars, où une grande partie des personnages et des effets existaient physiquement plutôt qu’en images de synthèse.

Mais ce n’est probablement pas notre premier marché. L’application la plus évidente est plutôt la suivante : un studio produit un film avec un personnage que le public aime, puis souhaite permettre aux spectateurs de rencontrer physiquement ce personnage dans un parc à thème ou un autre lieu. Nous pouvons alors faire sortir ce personnage de l’écran et lui permettre d’interagir directement avec les visiteurs.

A plus long terme, on peut même imaginer des créatures de divertissement avec lesquelles les gens pourraient jouer chez eux. Mais cela se situe probablement encore à quelques années.

Quel sera votre modèle économique ? Comptez-vous vendre les robots ?

Nous devons encore rester flexibles sur ce point. La vente de robots peut faire partie du modèle, mais nous réfléchissons également à d’autres formes de relation avec les clients, notamment autour de la location en Robot-as-a-Service et de l’exploitation des robots. Les premiers déploiements vont nous permettre de mieux comprendre quel modèle est le plus adapté.

A quel horizon pensez-vous pouvoir faire fonctionner ces créatures sans opérateur humain ?

Pour des personnages robotiques mobiles comme les nôtres, je pense que la transition se fera progressivement. Imaginons un personnage placé devant un grand magasin à Paris. Pour le visiteur, il ne sera pas nécessairement important de savoir si ce robot est téléopéré ou complètement autonome. L’expérience peut déjà être convaincante.

Le niveau d’autonomie augmentera ensuite progressivement. Je pense qu’il faudra encore environ deux à trois ans avant que certains de ces personnages puissent fonctionner de manière largement autonome.