Restriction de l'accès aux réseaux sociaux aux mineurs : pour que ça marche, il faut également comprendre pourquoi ils leur font du mal

CEO de WeWard et Conseiller du commerce extérieur de la France

La France vient d'adopter l'interdiction des réseaux pour les moins de 15 ans, Yves Benchimol alerte : il faut aussi réguler selon leurs risques réels (scroll infini, autoplay, feeds algorithmiques).

Selon le baromètre Ipsos 2025, 40 % des adolescents français sont concernés par des symptômes dépressifs, et près d'un sur quatre fait l'objet d'un trouble anxieux généralisé. Ces chiffres donnent le vertige. Des travaux de modélisation épidémiologique, s'appuyant sur des données recueillies auprès de millions de jeunes en France, mettent en évidence une association forte entre la consommation excessive des plateformes sociales et la recrudescence des états dépressifs chez les adolescents.

La Commission européenne s'oriente donc vers un accès progressif et gradué aux réseaux sociaux pour les mineurs. Cette évolution va dans le bon sens. Mais pour être efficace, encore faut-il comprendre ce qui rend certaines plateformes réellement nocives.

Car la question n'est pas : les réseaux sociaux sont-ils dangereux ? La question est : pourquoi sont-ils particulièrement dangereux pour un adolescent ?

78 % des 13-17 ans consultent leur appareil au moins une fois par heure, et un mineur sur quatre présente un usage qualifié de problématique. À cet âge, la capacité à réguler ses émotions, à relativiser, à résister à une impulsion, est fragile. Exposer un adolescent à des fonctionnalités conçues pour court-circuiter la capacité à s'arrêter comme le scroll infini ou l'autoplay, alors que les réflexes d'autorégulation ne sont pas encore acquis, représentent un réel danger. L'algorithme de recommandation peut s'orienter progressivement vers des contenus de plus en plus clivants, anxiogènes ou extrêmes, à un âge où l'identité se construit encore et où ces représentations peuvent s'ancrer durablement. Et les contenus qu'il amplifie (idéaux corporels inaccessibles, comportements à risque, dynamiques de harcèlement…) tombent sur un terrain que l'on sait tous particulièrement fertile.

Mais pour légiférer efficacement, la Commission devra trancher une question que le débat n'a pas encore résolue : qu'est-ce, exactement, qu'un réseau social ?
C'est pourquoi le législateur devrait raisonner par les risques, et non par les étiquettes. Aujourd'hui, presque toutes les applications intègrent une dimension sociale : classements, messagerie, défis entre amis. Interdire "le social" en bloc n'a guère de sens ; évaluer chaque plateforme selon ses fonctionnalités à risque, oui. Les mécaniques de gamification comme les ligues, les séries (streaks) ou les classements ne sont pas dangereuses en soi : dans les applications de sport ou d'apprentissage, elles encouragent des comportements sains. Une application qui envoie des notifications et permet des interactions pour encourager une marche quotidienne utilise elle aussi des mécaniques d'engagement sociaux. Mais elle ne déploie pas de fil algorithmique infini. Elle ne tire pas profit de l'anxiété pour maintenir l'utilisateur connecté.
Ce qui doit être encadré, ce sont les architectures de partage de contenu à flux infini, optimisées pour capter l'attention sans jamais la rendre.
Si l'Europe choisit la voie d'un accès progressif et gradué, il faudra définir ce que cette progressivité recouvre. Elle pourrait, par exemple, passer par : un usage restreint pour les mineurs (temps d'écran limite), pas de scroll infini, confidentialité activée par défaut pour les plus jeunes, aucun accès à des comptes publics non approuvés par la plateforme, une modération nettement renforcée, et surtout une véritable éducation à un usage sain. Un seuil d'âge sans ces garde-fous ne ferait que déplacer le problème ; combiné à eux, il peut réellement protéger.
Le Parlement européen a adopté en novembre 2025 une résolution en faveur de l'âge minimum à 16 ans. La proposition législative de la Commission devra donc aller plus loin. Elle pourrait être amenée dans un premier temps à prendre exemple sur des pays comme l'Australie, qui a interdit simplement les réseaux sociaux aux moins de 16 ans en décembre 2025. Ici, les plateformes qui n'ont pas mis en place de vérification d'âge effective s'exposent à des amendes pouvant atteindre 49 millions de dollars australiens.

Cependant si le futur texte européen se contente d'introduire une majorité numérique progressive sans agir sur les mécanismes de captation de l'attention, il passera à côté de l'essentiel.
Pour protéger réellement, l'Europe doit viser trois choses simples : une définition fondée sur les risques (le feed infini et la recommandation optimisée pour l'attention, pas l'étiquette "social"), des obligations de conception contraignantes (pas de scroll sans fin, confidentialité par défaut, modération renforcée) et une éducation à un usage sain, plutôt que l'illusion qu'un mur à 16 ans règle tout. L'enjeu n'est pas seulement de savoir à quel âge on entre sur une plateforme, mais dans quel environnement numérique on grandit.